La « Trilogie Amoureuse » nous conte trois histoires d’amour, à des degrés divers du sentiment amoureux, sur fond de pratiques singulières et libres : le sado-masochisme, l’échangisme, et les pratiques lesbiennes.
Elle se compose de trois films de Jean-Michel Hulin dont les actions s’enchaînent autour de personnages récurrents et de trois personnages féminins principaux de générations différentes : Alice, vers la trentaine, Camille, la quarantaine et Isabelle proche des 60 ans.
« Alice, ou les Désirs » est un récit initiatique où les sentiments se révèlent à travers la montée progressive du désir par la découverte d’un sado-masochiste érotique et ludique.
« Camille, ou les Sentiments » met en scène le passion amoureuse de Maxime pour Camille, sur fond d’échangisme et de bigamie librement acceptés par tous.
« Isabelle, ou l’Amour » est le stade ultime du sentiment amoureux, celui qui mène à aimer l’autre pour lui et son bonheur plus que pour soi, c’est la passion totale d’Isabelle pour Alice, de 30 ans sa cadette.
Dans le premier long métrage déjà réalisé, « Alice, ou les Désirs », le sentiment amoureux naît du trouble érotique. Alice est amenée à vivre peu à peu ses fantasmes, et l’amour n’apparaît qu’au fil de l’histoire sans pour autant qu’Alice ne renonce aux nouvelles sensations qu’elle a découvertes.
Dans «Camille, ou les Sentiments » le sentiment amoureux est bien plus présent et cause une crise majeure chez Maxime, incapable de contrôler son sentiment pour Camille, son premier amour et amie de vingt ans. Il résoudra sa crise en poussant jusqu’au bout ses pratiques de couple ouvert avec sa femme Léa, en proposant une sorte de polygamie aux deux femmes, celles-ci restant libres de vivre de leur côtés leurs propres aventures.
Enfin, dans « Isabelle ou l’Amour » l’amour d’Isabelle pour Alice est à son paroxysme. Isabelle aime Alice pour le propre bonheur de la jeune femme, au point de s’effacer volontairement au profit de Sophie, qu’elle estime mieux convenir à sa protégée. Elle aime Alice au point d’accepter l’amour que cette dernière éprouve pour une autre personne.
La progression du sentiment amoureux de film en film s’inscrit dans des contextes qui ne sont pas classiques sans pour autant que ces particularismes soient le sujet des films : ils n’en sont que les décors psychologiques. Pour Alice, le sado-masochisme n’est que le révélateur d’une initiation et d’une renaissance à la vie amoureuse. Pour Maxime, sa façon de vivre en couple « ouvert » avec Léa, et sa volonté de ne pas choisir entre ses deux femmes n’est que sa façon à lui de gérer sa passion amoureuse pour Camille. Enfin, l’abnégation dont fait preuve Isabelle dans son amour total pour Alice ne renvoie qu’accessoirement à l’homosexualité. « Alice, ou les désirs » n’est pas un film sur le sado-masochisme, pas plus que « Camille, ou les Sentiments » n’est un film sur l’échangisme, ou qu’ « Isabelle, ou l’Amour » n’est un film sur les amours lesbiens.
Les synopsis
Alice, ou les Désirs
Alice, 26 ans, est une jeune prof de math brillante d’un lycée du sud de la France. Suite à une rupture douloureuse, elle se rapproche de Léa, sa cousine et amie intime de 35 ans, professeur dans le même lycée qu’elle. Alice découvre alors les pratiques libertaires parfaitement assumées de sa cousine, fondées sur le sado-masochisme. Léa initie peu à peu sa cousine, elle accompagne son désir naissant, jusqu’à mêler à leurs jeux érotiques un de leurs élèves communs, Rémy, franco-américain de 19 ans, surdoué et très mature. Alice assume mieux l’expérience que son élève, qui est amoureux d’elle. Rémy disparaît tandis qu’Alice se met en quête de jeux de plus en plus risqués. Son cheminement psychologique la conduit au seuil de pratiques extrêmes qui lui dévoilent ses limites et ses attentes réelles. Rémy réapparaît pour réconforter Alice et l’invite à le suivre en Californie.
Camille, ou les Sentiments
Maxime, le mari de Léa, dont la carrière de réalisateur reprend un peu par le biais de documentaires et de films d’entreprise, est confronté à la séparation de ses deux meilleurs amis : Antoine et Camille, après plus de 20 ans de mariage. Maxime réconforte Camille, mais il doit affronter l’amour qu’il a toujours éprouvé pour elle et qui resurgit devant sa détresse. Les deux amis, désorientés, tombent dans les bras l’un de l’autre. Léa n’en souffre pas, puisque qu’elle forme avec Maxime un couple « ouvert », qui s’autorise des relations extra-conjugales. Mais Camille est plus traditionnelle et n’accepte pas la situation. Elle rompt brutalement avec Maxime. Ce dernier ne le supporte pas et craque. Il se retire chez son meilleur ami et se met à écrire le scénario de son amour fou pour Camille. Il y trouve du réconfort auprès de Chloé, la fille de cet ami, à peine âgée de 19 ans. Tout en continuant à aimer sa femme, Léa, il ne parvient pourtant pas à oublier Camille. Il renonce finalement à choisir et exprime son désir de vivre avec les deux femmes. C’est Alice, qui revient des Etats-Unis, non plus avec Rémy mais avec une jeune femme, qui va convaincre Léa d’accepter de former un trio non conventionnel avec Camille et Maxime.
Isabelle, ou l’Amour
Alice a définitivement abandonné les math pour la danse dont elle avait déjà livré un aperçu de son talent dans « Alice, ou les Désirs ». Elle est revenue des Etats-Unis avec une jeune américaine avec qui elle forme un duo. Elles se produisent en club, Alice chantant et exécutant des chorégraphies tandis que son amie est aux platines. Mais le couple se sépare avant leur ultime concert. Ce soir là, Isabelle, une grande star de cinéma, très élégante et glamour malgré sa soixantaine, découvre Alice qui danse sur scène. Très impressionnée par sa prestation, elle l’invite dans sa suite. C’est le début d’une véritable passion entre les deux femmes. Mais Isabelle est minée par sa différence d’âge avec Alice et se fait à l’idée que la jeune femme finira par la quitter. Elle aime Alice « de la meilleure façon », en lançant sa carrière de danseuse et de chorégraphe tout en la protégeant des paparazzis. Elle va jusqu’à se sacrifier pour elle, en lui faisant rencontrer une jeune et belle danseuse, au profit de laquelle elle s’efface. L’histoire est librement inspiré par le livret du « Chevalier à la Rose » écrit par Hofmannsthal pour l’opéra de Richard Strauss. On y retrouve également le cinéaste Maxime, qui lors d’une scène crépusculaire avec Isabelle livre une des clefs de la Trilogie dans ce qui peut apparaître comme une mise en abyme.
L’intention
A travers des émotions, des sensations, des atmosphères, l’idée est de générer une réflexion sur l’amour, ses vertiges et ses visages multiples, dans une approche qui se veut non conventionnelle.
L’intention est aussi de structurer ces trois films autour d’une forme forte, qui repose sur l’écriture, la mise en scène et l’utilisation singulière de la musique.
L’écriture
Chacun des trois films commence et se termine par une scène avec les mêmes personnages sur un même lieu, près de l’eau, à quelques mois d’écart :
- au bord d’une piscine : « Alice, ou les Désirs »
- sur une plage au bord de la mer : « Camille, ou les Sentiments »
- sur un yacht : « Isabelle, ou l’Amour »
Chaque film démarre par une scène de rupture et se termine par la naissance d’une nouvelle relation. Cette construction accentue l’effet de cycle à l’intérieur de chaque film et l’impression d’emboîtement des actions les unes par rapport aux autres. L’eau et la mer apparaissent comme un élément refuge des personnages des trois films.
La mise en scène
La mise en scène se met au service des comédiens. La construction est suffisamment structurée, et les sentiments véhiculés par l’histoire, puissants, pour ne pas alourdir la forme par une réalisation tapageuse. Les plans séquence sont donc privilégiés, ainsi que les plans fixes, sans s’interdire une caméra fluide à base de panoramique sur pieds ou de lents travellings sur machinerie. En revanche, les plans en caméra portée sont évités.
Pour illustrer ce propos, on peut citer comme exemple dans « Alice, ou les Désirs » la grande scène érotique dans la salle de classe qui n’est composée que de quatre plans de presque 5 minutes chacun, en son direct, sans aucune musique. Entre le début de cette soirée qui s’ouvre sur les premiers émois d’Alice (Elle est devant sa coiffeuse se préparant à accueillir ceux qui vont l’initier) et la fin de la nuit dans la classe (son orgasme final) il se passe plus de 30 minutes dans le film. Cette dilatation du temps diégétique de la mise en scène illustre au plus près la lente montée du désir d’Alice.
La musique
La musique joue un rôle essentiel dans la Trilogie Amoureuse.
- Dans « Alice, ou les Désirs », trois thèmes scandent l’action, comme des leitmotivs, celui du désir transgressif d’Alice pour le sado-masochisme, celui du trouble ou du désir naissant, et enfin celui de son attirance affective pour son élève. Le premier thème, le désir « fort », est de Purcell (Le même thème qu’on retrouve « électrisé » dans « Orange Mécanique ») et les deux autres thèmes sont de Mozart, musique dépourvue de tout pathos, assez proches dans la forme (deux concertos pour piano) mais très différents quant à l’atmosphère évoquée : l’allegro en ré mineur du 20ème concerto pour la naissance du désir, et l’andante en ut majeur (un des thèmes les plus connus de Mozart) du 21ème, pour l’attirance affective. On y trouve également la chanson mythique des Stooges « I wanna be your dog » référence directe au sado-masochisme, morceau sur lequel Caroline Mercier effectue sa chorégraphie.
- Dans les « Camille, ou les Sentiments » un morceau de musique « Pop » d’apparence « easy-listening » (en fait très complexe : titre d’ouverture de « Pet Sounds » des « Beach Boys ») ouvre et termine le film sur la plage, où sous une insouciance affichée se dissimule une vraie gravité. Pendant le film lui même, ce sont quelques-unes des 104 symphonies de Haydn, dans l’ordre de numérotation, qui structureront la musique et renverront au caractère obsessionnel du sentiment de Maxime pour Camille.
- Enfin, c’est une musique électro assez sombre qui rythme « Isabelle, ou l’Amour » et sur laquelle Alice effectue ses chorégraphies. Nous avons pensé à l’album « Third » de Portishead sorti en 2008. Il y aura aussi une démonstration de « valse symphonique » sur la célèbre « Valse de Faust » de Gounod qui renvoie directement à l’angoisse d’Isabelle pour son âge. (Thème faustien s’il en est)
Les personnages principaux : Alice, Camille, Léa, Maxime et Isabelle
Alice – Camille
Les deux femmes ont un air de ressemblance. Brunes toutes les deux, elles diffèrent surtout par leur âge : Alice a entre 25 et 30 ans et Camille un peu plus de 40 ans.
Alice et Camille sont des femmes au charme sûr mais n’affichant pas de beauté ostentatoire : brunes, vives, très dynamiques dans leurs gestes, avec un regard d’une grande intensité. Belles, toujours très belles, mais pas « vamp ».
Alice
Pour « Alice, ou les Désirs », c’est au personnage d’Alice d’entraîner le spectateur, homme ou femme, vers les jeux interdits de l’érotisme sado-masochiste. Elle est à la fois séduisante et rassurante : pleine de charme, mais aussi douce et sage, professionnelle et raisonnable. Sans faille apparente, elle est mieux à même de piéger le spectateur qui ne se méfie pas, et ainsi de l’entraîner le plus loin possible dans des situations où il n’irait pas naturellement. Seule exception, la chorégraphie intense qu’elle offre sur « I wanna be your dog » à la fin du film et qui annonce déjà la « nouvelle Alice ».
Pour « Isabelle, ou l’Amour » le personnage d’Alice revient en force. Son initiation et son passage aux Etats-Unis semblent l’avoir transfigurée. Ce n’est plus la même Alice, elle est plus extravertie mais peut-être aussi plus angoissée. Elle a quitté les chemins balisés du conformisme social pour plonger dans sa vraie passion, la danse, et assumer sans détour son homosexualité.
Camille
Dans « Camille, ou les Sentiments », Camille est magnifique, rayonnante, éclatante de beauté du début à la fin, car elle est vue à travers les yeux de l’amour de Maxime. Elle doit rester belle dans la souffrance comme dans la joie et le désir. Ni femme fatale, ni glamour, mais un visage et un regard lumineux, avec une grande énergie dans l’allure et beaucoup de grâce. Habillée simplement, souvent en jean, mais toujours avec beaucoup de charme fou, elle médiatise, et donc rend objectif pour le public, l’amour que lui porte Maxime.
Léa
Léa est une femme d’environ 35 ans au début de la trilogie, blonde, à l’allure douce et sage avec un aspect légèrement intellectuel. Elle apparaît avant tout comme un point d’ancrage positif dans l’ensemble de la Trilogie, précipité de sagesse et de raison, celle dont le « paraître » à l’écran sera le plus consensuel, celle dont on ne peut que souhaiter devenir l’ami ou l’amant. Ce qui rend les positions qu’on lui découvre peu à peu encore plus déstabilisantes pour le spectateur (sado-masochisme revendiqué, couple ouvert assumé dans « Alice , ou les Désirs », échangisme, puis acceptation d’une forme de bigamie dans « Camille, ou les Sentiments »).
Maxime
Maxime est un homme d’un peu plus de 40 ans avec du charme, mais ne s’imposant pas immédiatement. Il n’a qu’un rôle secondaire dans le premier et le dernier volet, et le rôle principal dans « Camille, ou les Sentiments ». C’est un cinéaste, il apparaît donc comme le porte parole possible de l’auteur, personnage qui par son rôle et sa fonction permet toutes les mises en abyme de la trilogie.
Isabelle
Personnage principal du troisième volet « Isabelle, ou l’Amour » Isabelle est l’archétype de la grande star, glamour mais sans excès, toujours élégante et charmeuse malgré son âge, la soixantaine. Il y a aussi du « Maxime » dans ce personnage qui craint tant de vieillir et de perdre sa jeune maîtresse. C’est ainsi que Maxime et Isabelle apparaissent tous les deux dans une scène ténébreuse, commentant leur amour malheureux pour des femmes plus jeunes qu’eux, tandis que défile Paris sur les rives de Seine dans une ambiance de vaisseau fantôme.
Mais ce n’est pas la scène qui clôt le film. Si Isabelle renonce à l’amour, elle ne renonce pas au plaisir, ce qui renvoie au premier film « Alice ou les Désirs » : « Let’s fuck » est son dernier mot, la dernière réplique de la Trilogie, qu’elle lance au beau barreur de son yatch. La boucle est bouclée.